Définition du sourire khmer

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La plus belle explication est celle faite par Claire Ly .

Article écrit par Claire Ly et paru dans La Croix N°37392 du 10 Mars 2006[77 KB]

Le sourire khmer a fasciné et fascine encore l’Occident. Il reste à jamais «figé» comme le sourire éternel des Apsaras, ces danseuses célestes qui ornent les murs et les bas-reliefs des temples d’Angkor. À l’image de ces temples, le sourire khmer est une «façade» exposée aux intempéries, une sorte de mur de protection contre les agressions extérieures. Il invite avec douceur l’étranger au respect et à la patience. Il est comme une porte à peine entrouverte vers un ailleurs, vers un mystère qui ne se dévoile pas.

Née et élevée sur cette terre du sourire, j’ai appris sur les genoux de ma mère à le déchiffrer, à le codifier. Le sourire est pour nous, les Khmers de naissance, une façon de «paraître» qui n’est pas forcément notre «être» profond. Ce sourire, qui masque, n’est pas hypocrite ; il met tout simplement à distance, il véhicule une culture où l’harmonie est primordiale…

Le sourire khmer est façonné par le bouddhisme Theravada, le bouddhisme de la tradition des anciens. Selon la cohérence bouddhique, la personne est un sujet changeant, une entité marquée par la loi de l’impermanence. Il est impossible de saisir pour toujours cet être profond. Devant cette impossibilité, il est important de soigner le «paraître». La face devient donc la dignité même de la personne. Faire «perdre la face» à un khmer, c’est le tuer. Le sourire khmer est donc une façon de garder la face pour soi-même et pour son interlocuteur. Exposer ses sentiments à un étranger, c’est perdre la face. Parler, avec le sourire, du génocide de Pol Pot à un étranger est la façon khmère de le respecter. On s’excuse ainsi de l’importuner avec cette tragédie qui ne le concerne en rien. Le sourire devient une porte qu’on ferme doucement, mais fermement, il invite tout étranger à garder la distance. Souvent l’étranger se trompe en prenant la porte fermée pour une porte ouverte. Cela n’est pas bien grave. Un Khmer n’essaie nullement de le détromper, car l’illusion fait partie de la réalité de la vie.

Le sourire est aussi un voile intérieur qui préserve soi-même de ses propres sentiments.. un sourire tourné vers l’intérieur. C’est le sourire énigmatique des tours à quatre visages du temple Bayon. Ces visages représentent le Boddhisattva Avalokiteçvara, ce roi saint qui veille sur le royaume khmer. Le sourire sous les yeux mi-clos fait entrevoir une harmonie intérieure. C’est ainsi que sur une terre bouddhique, la qualité de la relation devient primordiale. Les Khmers ont dans le sang l’intuition de soigner le relationnel. On ne prononce pas des mots qui peuvent heurter ou mettre la discorde dans une conversation. Celui qui fait cela perd sa face… François Ponchaud, prêtre missionnaire, pense que “laquo; c’est dans cette qualité exceptionnelle de la relation qu’il convient de chercher la fascination que les Khmers déclenchent chez les étrangers».

Avec les êtres proches, ceux avec qui on est lié «à la mort, à la vie» selon l’expression khmère, le sourire passe alors au second plan. On s’autorise à rester grave. Quand un Khmer est bien avec quelqu’un, le silence s’établit… C’est un silence de disponibilité, un silence qui obéit à la plus haute vertu bouddhique : Upekkha, l’équanimité, un état où on éprouve ni peine ni joie. Un Khmer est finalement très solitaire, ne communique pas facilement ses émotions, ses pensées. Il est entraîné dès le plus jeune âge à «trouver refuge en lui-même». Cette attitude est source de malentendu en Occident : un proche occidental supporte mal le silence de l’autre qu’il qualifie de mutisme, alors que, dans la mentalité khmère, ce silence est ouverture, disponibilité.

Finalement, un sourire qui masque est aussi un sourire sincère véhiculant d’autres valeurs : la douceur dans le «paraître», la décentralisation de son moi, la distance nécessaire dans l’harmonie des relations ; il invite tout étranger à respecter le mystère de son auteur.

Le sourire khmer actuel ne permet pas à un observateur étranger de conclure que ce peuple est sorti du traumatisme khmer rouge sans séquelles, sans déchirure. Encore moins de proclamer que le peuple khmer a pardonné aux acteurs du génocide de 1975 à 1979.

Claire Ly

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